Les tombes des marins français à l’ancien cimetière à Reykjavik [is]

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La cérémonie du 11 novembre 2019. L’ambassadeur, M. Graham Paul, se recueille devant la stèle sur les tombes des pêcheurs français à l’ancien cimetière de Reykjavik.
Minningarathöfnin 11. nóvember 2019. Franski sendiherrann drúpir höfði við legsteininn yfir frönsku sjómönnunum sem grafnir eru í Hólavallagarði.

Quand vous marchez dans le cimetière à Ploubanzlanec près de Paimpol, où de hauts murs sont recouverts de plaques commémoratives des « Islandais » avec les mots « disparu dans la mer d’Islande », équipages après équipages, des hommes de soixante-dix ans jusq’aux garçons de douze ans, le lecteur de tous ces noms est submergé par la terrible et accablante rançon que la mer d’Islande a tirée de cette pauvre communauté bretonne.

Dans ce cimetière on trouve les noms, mais pas les tombes ; chez nous on trouve les tombes mais pas les noms. La plupart d’entre ces marins, cependant, n’ont pas eu un enterrement propre.

O 106

Longtemps au début il n’y avait ici à Reykjavik aucun cimetière français, contrairement à Faskrudsfjordur. Les corps des marins français étaient enterrés ici et là dans le cimetière, dicté par le besoin. Mais quand le siècle des voiliers français a pris de l’envergure à partir du milieu du XIXe siècle, et qu’environ cinq mille marins français ont lutté contre le temps d’hiver au large de l’’Islande chaque année, le nombre de ceux qui ne sont jamais rentrés a augmenté. Des bateaux ont disparu dans les ténèbres et on ne les a jamais revus, d’autres ont échoué sur les côtes, et des noyés ou des mourants ont été tirés de la mer ; un bon nombre a été amené à terre, malades ou blessés grave, et le sol islandais est devenu le lit de repos pour ceux qui ne s’en remettaient pas. La plupart des tombes sont dans les Fjords de l’Est, à Nordfjordur, et dans les Fjords de l’Ouest, mais à Reykjavik un hôpital français a aussi été construit et le cimetière de Holavellir a reçu ceux qui jamais plus ne monteraient à bord d’un bateau. En conséquence, on a consacré un terrain spécifique dans le cimetière, quelques pas au sud-ouest de l’ancienne morgue, maintenant marqué O 106. Ce terrain était attenant à la clôture ouest du cimetière quand il a été mis en service, et les tombes y étaient aussi serrées que possible. Les personnes âgées se souvenaient qu’il y avait une bosse après l’autre ; sur certaines il y avait une croix rudimentaire en lames, mais la plupart d’entre elles sont tombées et gisaient par terre entre les tombes. Elles portaient rarement des noms ou des dates. Et si, toutefois, il y avait quelque inscription sur elles c’était tout simplement « Marin français » et le poète Gudmundur Gudmundsson (1874-1919) a fait un poème intitulé « Marin français », (ici en traduction verbatim française) :

À l’ouest, dans le jardin de Reykjavik,
on voit maint sépulcre merveilleux :
Imposants sur les tombeaux,
des stèles, inscrites en or.

Tout à l’ouest dans le jardin de Reykjavik
Il y a un lieu que j’aime le plus tendrement.
Là se trouvent les tombes les plus basses
Les sépultures les moins en œil.

D’innombrables on y voit
De simples croix en bois.
Écrit sur tous
Simplement : Marin français.

Il y règne un tel calme et sainteté,
Qu’il me semble sacrilège
De marcher en souliers dans le jardin
Consacré à ces hôtes -

- à des hommes solitaires étrangers
Loin de leurs terroirs.
La dernière berceuse leur fut chantée
Par le glacial vent du nord.

Jamais seule le soir,
Une demoiselle amble par là,
Là personne n’a posé
Une seule rose d’adieu.

Cependant on croit sentir des nuées d’odeur
En arrivant dans ce terrain.
La brise du soir chante silencieusement
un requiem sur eux.

Humblement je me découvre le chef
Et je m’incline spontanément -
À la distance l’angélus sonne. -
- Adieu, marin français !

(Auteur : Guðmundur Guðmundsson skólaskáld, 1874-1918)

Le monument commémoratif des marins français

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Personne ne sait comment le gouvernement islandais a eu l’illumination en 1953 d’ériger un monument au terrain français dans le cimetière de Holavellir. Ce coup de foudre culturel était tellement intègre qu’on n’a même pas cherché à mendier de l’argent du public pour l’entreprise. Et il y avait une autre merveille non moins surprenante, celle qu’on s’est tourné vers les meilleures personnes pour faire ce monument, c’est-à-dire la marbrerie de Magnus Geir Gudnason et ses fils.

Arsœll, un des fils de Magnus, avait appris de son père à façonner la pierre et était marbrier diplômé en 1932. Il a ensuite fait des études de marbrerie en Allemagne où il s’est familiarisé avec des techniques nouvelles en marbrerie qu’il a rapportées avec lui en Islande, avec une scie de pierres et une machine pour polir les roches. Et sûrement Arsœll a également connu les monuments modernes, où le matériau, la forme et la taille remplacent les représentations anciennes et symboliques. Et c’est justement dans cet esprit que lui et Knutur R. Magnusson, son frère, ont entamé le travail du monument des marins français. Ils ont pris la pierre elle-même, une grande roche, dans une mine au-dessus de la route de Sudurlandsbraut, en coupant ses côtés sans défigurer la forme fondamentale. Peu de temps plus tôt Arsœll avait acquis une sableuse et il fut décidé de s’en servir pour le lettrage, avec des lettres saillantes sur une base assez profonde. L’inscription elle-même préexistait, bien sûr, mais la police de caractères a été conçue par eux et on peut affirmer sans hésitation qu’elle s’accorde parfaitement au projet. Bien que la police soit en bonne harmonie, une sorte de style typographique linéal épais, elle est non-standard et libre, et comme dans les inscriptions anciennes, on se sert de croix pour le remplissage des lignes. Sur l’un des côtés sans inscription un grand signe de la croix a été gravé.

Transporter cette grande stèle dans le cimetière étroit, l’ériger et l’implanter durablement dans la terre a coûté un grand effort, et ce travail terminé, la stèle a été entourée d’un pavé composé de grandes dalles irrégulières de basalte. Lors de la fête nationale française, le 14 juillet 1954, le bureau du Premier ministre annonce à la direction du cimetière que la stèle a été érigée et le pavé posé. Le terrain avait alors été aplani de sorte que les sépultures individuelles n’étaient plus visibles.

(Archive des cimetières de Reykjavik)

Le monument des marins dans le terrain des Français au cimetière de Holavellir fait partie du petit nombre des monuments funèbres islandais qui s’harmonisent en tous points, par la forme, par la taille, par la matière, par la texture, et pas moins par l’inscription, dépourvue de sentimentalité, gravée sur lui. Elle est tirée du dernier chapitre du roman de Pierre Loti, Pêcheur d’Islande. D’un côté elle est dans la langue d’origine, de l’autre dans la traduction islandaise de Pall Sveinsson. Sur la plaquette inférieure, il est dit, en français ainsi qu’en islandais : Cette stèle a été érigée aux marins français par les Islandais en témoignage d’amitié et d’estime pour la France
Ceux qui à présent passent par cet endroit ne voient que cette pierre, non pas les tombes. Néanmoins, en dessous reposent ces hommes qui chacun avait son histoire, sa mère, sa femme ou sa sœur qui de longs jours au printemps marchaient à la croix des veuves à Paimpol pour guetter la mer durant les longues journées de printemps. Rien n’est plus patient que l’Espérance.

Sur un vieux papier, sale et froissé, on trouve quelques noms (écrits comme suit) :
• Couerh, Jean Emile - 1907
• Piesnis, Certhur - 1875
• Bodo, Joseph - 1888
• Guellan, Auguste - 1899
• Burk, Jean - 1885
• Le Froquer, François - 1895
• Kernaonec, François - 1864
• Chasboeu, Jean - 1883
• Cousin, Jules - 1873
• Helary, Jean - 1876
• Hyacinthe, Noslier de L’Elisabeth Marie Rip 1876-1919
• Garnier, Emile - 1894
• S.…., Benoit - 1900
• Cloarec, François - 1899
• Rottier, François -1896
• Peujardin, Jaques -1894
• Filly, Yves - 1874
• Hefflingerta, Baptiste - 1872
• Duchemin, Louis - 1871
• Melfoy, Leon - 1908
• Michel, Yves - 1885
• Neupson, Pierre - 1885
• Paems, Ange - 1901
• Barbu, François - 1901
• Vanbille, C. Barles - 1902
• Zunquin, ? - 1904
• Le Parce, Armand - 1905
• Taulin, Pierre Auguste - 1913
• Coaziou, Alexandre Elisabeth Maria - 1921
• Pubois, Jules - 1908
• Robin, Pierre - 1890
• le Gondiec, François - 1888
• Biarre, Ambroise - 1899
• Purand, Eugéne - 1854
• Samzoin, Alexis - 1884
• Stevan, ? - 1883
• Robert, Charles - 1882
• Vanhille, Leslire - 18877
• Menier, ? - 1875
• Jacob, Yves - 1894
• Manier, Pierre - 1900
• Corre, Baptiste - 1900
• Pietric, Felix - 1899
• Le Roy, Yves - 1897
• Mydes, Yves - 1896
• Creach, Ollvier - 1891
• Harmon, Jean - 1873
• Menguy, Jean - 1871
• Condech, ? - 1864
• Zoonkin, Alfred - ?
• Guefuen, Jean - 1885
• Blanchard, Auguste - 1884
• Billant, François - 1901
• Bernard, Jean 1904
• Le Goll, Jean - 1905
• Vidament, François Marie - 1913
• Gelle, ? - 1874-1922
• Le Malcat, Vincent, Capitaine de la "Julia" - 1912
L’inscription sur la stèle vient du fameux roman de Pierre Loti, dont le texte se lit ainsi : « Il ne revint jamais… une nuit d’août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d’un grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer. »

[Texte islandais sur le site des Cimetières de Reykjavik (http://www.kirkjugardar.is/saga/bok/marin.html) tiré du livre de l’historien de l’art Bjorn Th. Bjornsson « Les monuments du cimetière de Holavellir ».]

Dernière modification : 11/11/2019

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