Interview : Éric Boury, traducteur de littérature islandaise [is]

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Éric Boury dans un café sur la rue Pósthússtræti à Reykjavík / Éric Boury á kaffihúsi við Pósthússtræti í Reykjavík. Photo : Þröstur Brynjarsson.

Je suis né dans un village du centre de la France, celui où Jacques Tati a tourné une grande partie du film Jour de Fête, vingt ans avant ma naissance.

Après mon baccalauréat littéraire en 1985, je suis parti en Normandie, à Caen, pour étudier les langues nordiques et l’anglais, puis je suis venu en Islande à la fin de mes deux premières années d’études. J’ai obtenu une maîtrise à l’université de Caen en 1989, puis un DEA à La Sorbonne Paris-IV sous la direction de Régis Boyer en 2001.

Je me suis intéressé à l’Islande et aux pays du Nord depuis que j’ai treize ou quatorze ans. L’Islande a toujours occupé une place très particulière. J’ai lu le Voyage au centre de la Terre de Jules Verne quand j’avais treize ans et quand j’ai appris que l’islandais était la langue la plus proche de celle qu’on parlait au 13ème siècle, j’ai immédiatement voulu l’apprendre. J’avais également vu quelques photos dans des livres ou des magazines et les paysages me subjuguaient.

Je suis donc arrivé en Islande en juillet 1987 et je suis allé travailler dans le fjord d’Eyjafjörður, dans une ferme nommée Höskuldsstaðir, pendant deux mois. Les propriétaires de cette ferme, Rósa et Sigurður, m’ont accueilli avec une grande bienveillance et beaucoup de gentillesse. Je m’occupais des vaches, je participais aux travaux quotidiens de la ferme. J’ai beaucoup appris en islandais grâce aux gens qui m’accueillaient. Beaucoup de choses m’étonnaient. Les repas étaient parfois source d’aventure… Ce qui me surprenait surtout, c’est la présence d’un grand nombre de livres dans la ferme - dans beaucoup de fermes françaises, les gens sont tournés vers la terre, mais très peu vers les livres.
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Il est toujours difficile d’expliquer un phénomène comme celui de l’intérêt pour la littérature islandaise en France. Les Français, comme les Islandais, sont une nation de livres et de culture. Pour ces deux peuples, la langue et sa qualité sont des choses très importantes. Il me semble que les lecteurs français sont très ouverts à la nouveauté et qu’ils apprécient le dépaysement que leur procure la littérature islandaise. Les Islandais savent écrire, ils savent parler de leur pays, construire des histoires à la fois locales et universelles et ils le font dans une langue de qualité. Il ne faut pas non plus oublier le rôle important des traducteurs : comme le dit Jón Kalman Stefánsson, il n’existe pas de littérature mondiale en l’absence de traducteurs, tout comme il n’existe pas de bons traducteurs en l’absence de bons auteurs. J’imagine que le public français se sent à la fois proche et lointain des œuvres islandaises et de l’univers qu’elles présentent. Pour les Français, l’Islande a quelque chose d’exotique.

Le plus difficile à traduire est sans doute la poésie. Je n’ai traduit aucun recueil de poèmes, mais il m’est arrivé de devoir affronter des poèmes qui faisaient partie des romans que j’ai traduits, ceux de Sjón et de Jón Kalman, par exemple, mais également de Kristín Ómarsdóttir et de Steinunn Jóhannesdóttir (qui sera publié en France au printemps prochain). Ce n’est évidemment pas facile de trouver le bon rythme ni les bonnes rimes en français, mais on y parvient à peu près en se livrant à quelques contorsions et avec une bonne dose de travail. De toute façon, toute traduction est difficile car il ne s’agit pas seulement de traduire des mots, mais d’essayer de rendre et de faire vivre un univers dans une autre langue, or l’univers français est très différent de l’univers islandais.

Je n’ai vraiment pas le temps de me consacrer à l’écriture d’un livre. J’aime (ré)écrire en français un texte conçu en islandais : plus je traduis, plus cela me passionne. L’idée de transmettre en français la parole d’une femme ou d’un homme qui a écrit un beau livre en islandais me plaît beaucoup et je m’épanouis réellement dans cette activité. Je suis devenu ami avec les auteurs que je traduis, nous sommes régulièrement en contact les uns avec les autres. En fin de compte, je passe mon temps à écrire malgré tout. Un traducteur traduit avec ses mots à lui et donc, le livre est à la fois entièrement le sien et pas du tout le sien. J’aime le paradoxe qu’implique cette position entre deux textes, entre deux pays, entre deux langues, entre deux cultures et entre deux pages : exclude me in, include me out, comme le dit, dans un tout autre contexte, mon ami Árni Þórarinsson dans un de ses livres.

Dernière modification : 20/06/2016

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